Stage d’écriture, Sein, octobre 2018

Sein, mardi 6 novembre 2018

Du Quai sud. J’ai hésité, c’était aussi ouvert chez Greg, calme, mais peu d’espace à l’intérieur pour écrire, quoique. Je n’ai pas essayé. Direction Quai sud. Pas forcément le meilleur endroit déjà par ce vent de sud-ouest qui vient m’accueillir à la sortie des ruelles. Mes possibles envies de ballade tombent net, je m’arrête au bistrot. Bleina n’a pas daigné m’accompagner, le tour à l’épicerie lui a suffi. Quand je lui ai proposé de sortir, elle s’est aplatie comme pour entrer dans le sol, OK Bleina, j’ai compris. Je te donne même à manger si jamais tu avais trop faim avant mon retour. Quai sud, un peu de monde, pas trop, une table de libre. Un verre de moelleux. Voilà le temps d’écrire.
Ils m’impressionnent mes co-stagiaires. Arrivée chez Solen ce midi, la grande table est occupée par 3, 4 ordinateurs portables. Studieux. Là, je ne sais pas encore si je peux faire comme eux. Ouvrir mon ordinateur, me joindre à la table et écrire. Déjà, j’aime bien le stylo qui glisse, première étape de création. Ensuite, je suis un peu intimidée, je n’ai pas encore apprivoisé cette nouvelle tribu. Ils sont charmants. Vincent qui anime sans animer et écrit un spectacle pour une comédienne, Gilles, venu de Marseille pour finir d’écrire une pièce pour enfants sur Moby Dick, objectif Avignon 2019. Il y a Myriam qui écrit par plaisir, n’empêche qu’elle a gagné un concours de nouvelles, et puis Paula. Ah Paula, je ne l’ai pas oubliée. Elle nous a accompagnés de son sourire lors de la préparation de notre premier voyage sur Bambi avec Gilles. Il y a … longtemps. Et pourtant c’est la même Paula. Elle écrit sur sa famille.
Et moi, j’écris quoi ? Sur le parcours ouest de Sein, possible, surtout qu’Yves est aussi sur l’île, mon co-auteur des carnets de Sein. Sur les états-limites, sujet qui m’interroge tout particulièrement dans mon nouvel apprentissage de psychothérapie. Ecrire dessus est un bien grand mot, il s’agit plutôt de lire, comprendre et retranscrire. Prérequis. Après, en filigrane, pourquoi les états-limites, pour comprendre avec qui j’ai vécu, qui m’entoure, pourquoi j’y vais vers ces hors-frontières, qu’est-ce qui m’y attire, qu’est-ce que je rejoue ? Par comparaison la névrose me parait bien fade. C’est un peu ça, quand on est malade, c’est pour de vrai, au-dessous de 39°C, fi de la maladie, bouge toi. Alors la névrose, va te rhabiller, ce sont les border-lines, les psychoses que j’ai envie de comprendre, d’approcher. Les vrais de vrais, les durs de durs, les ceux, celles qui ne peuvent pas faire avec les jougs de la société, ses barrières, ses limites. Peut-être. Et peut-être que je me la joue. N’empêche que tout ça c’est encore sur du papier et dans la vraie vie vécue, ma vie, ben j’ai peur.
J’ai peur. J’ai peur de plein de choses à bien y regarder. Moi, la même pas peur, ni de chuter du trapèze, ni d’aller pêcher des araignées, seule, ni de ma hiérarchie, ni de dormir, seule…
J’ai peur de perdre l’homme que j’aime, peur qui s’est déclinée maintes fois. Je la connais, la reconnais. Elle me renvoie à ce que j’ai pu mal faire. Elle n’est pas très tolérante cette peur. Elle s’abat sur moi et me rend prisonnière. A l’aide mes amies. Oui, j’ai encore peur quand ce sentiment de perte, de probable perte, de perte imaginée vient m’assaillir. Je dégaine ma raison, celle qui essaye de renvoyer la balle. OK, moi, lui. Celle qui me dit que je reste qui je suis et que ça ne va pas changer grand-chose, et qu’au final, je suis Moi et Seule.
J’ai peur dans un nouvel endroit où je n’ai pas encore construit quelques repères, posé quelques étais. J’ai peur de cet inconnu, neuf, nouveau et là j’en appelle au merveilleux temps qui apaise en jouant avec lui, en lui accordant respect et alliance. Ce temps qui souvent me fait dire, attends Annie, dans 3 jours ce sera différent et ton présent sera du passé. Et à l’inverse, quel bonheur m’apporte l’apprivoisement d’un lieu, d’une situation, d’une personne, merci Le petit Prince, le Renard et le Serpent d’avoir si bien parlé de l’importance de s’apprivoiser. Après où ça mène…
J’ai peur ou pas de vieillir ? Peut-être et peut-être pas. Je joue non seulement avec le temps qui me permets d’apprivoiser mes rides (celles de mon ventre, surtout) et aussi le fait de ne pas vouloir regarder, écouter. Oublier, nier, cacher, non, aucun de ces mots ne me convient. Plutôt mettre de côté, au frigo, garder pour trouver le bon moment, me laisser le temps d’y gouter, de m’y faire. La ménopause ? Ca fait plus de 10 ans que je l’ai mise au frigo, en avance. Un stérilet hormonal et hop plus de règles, plus de grossesses. Ok, plus de saignements incommodants et plus de disparition non plus. Efficace non ? J’ai peur de cette inconnue de vieillir, de ne plus compter sur mon corps, d’oublier le désir. Et je n’ai pas peur aussi car vient avec une jolie distance sur ce qui se passe pour moi, autour de moi et que c’est aussi inéluctable. Juste inéluctable.
Voilà pour ce soir, Vais-je écrire ? Sérieusement ?
Tout est possible, vraiment ?

Sein, mercredi 7 novembre 2018

De chez Solen. J’ai retrouvé ma place sur cette grande table, celle que je prends au petit matin quand je suis avec ma tribu et que tout le monde dort encore. J’en profite, pas un bruit, pas une présence. Aujourd’hui c’est différent, la table est habitée. Alors, je tourne un peu autour, du pot, de la table, transporte mon ordinateur, mon cahier et mon livre (et mon tricot) du grenier en bas, du Quai sud à chez Chris. C’est drôle, je me vois. Je tourne aussi autour des mots. Mais laissez-moi tourner enfin ! Je repense à une séance de thérapie où l’apprentie thérapeute à chaque fois essayait de me ramener à je ne sais quoi (l’essentiel pour elle ?). Non mais pas d’accord. Laissez-moi l’approche lente comme en voilier ou à pied, les préliminaires, les hors sujets, les 10 couches de vêtements à enlever petit à petit. Et j’arriverai bien quelque part, c’est ça. Et ça peut prendre du temps.
Quelque part, voilà, quelque part ce n’est pas bien précis. Si je devais le dessiner ce quelque part, j’aurais du mal, peut-être des couleurs d’abord comme pour poser des ambiances. Quelque part où je me sente bien. Quelque part.
Au soir, téléphone avec Cathie. Elle me parle de méditation, je lui raconte le plaisir que j’ai parfois, au moment de la rencontre avec la sieste, de plonger dans un sensation de bon, comme d’être attendue, accueillie, entourée par quelqu’un/une, non figuré et dans les bras duquel je me sens si bien. Même sensation que j’ai d’abord éprouvée à des moments du massage, ces moments de fin d’inspiration ou d’expiration, ces moments où j’ai l’impression d’aller au bout. Bout de quoi (bout de ficelle dirait la chanson). Et Cathie qui me dit, ben, c’est avec toi que tu as rendez-vous, tout simplement. Ahhh ! Eh bien c’est bon. C’est peut-être là un quelque part possible.

Sein, jeudi 8 novembre 2018

Hier soir, partage de nos écrits, tard. Apres un apéro qui s’est prolongé chez Greg, un petit repas improvisé avec tout ce qu’il restait. Il était, soit l’heure de se coucher, soit de lire. Alors allons-y pour la lecture. Gilles a lu son écrit fictif sur les migrants qui traversent la mer. C’était très beau, poignant. Je l’imaginais récité lors de la manifestation pour l’Aquarius ou, si on organise une soirée migrants. Enfin, peut-être vaut-il mieux alléger dans ce cas l’ambiance. Paula a lu l’histoire du petit frère ainé de son père né, juste né, jamais déclaré, vite disparu. Incisif, vrai et inventé. Myriam nous a conté l’histoire d’un pêcheur de Lampedusa, pêcheur de poissons, amoureux des fous de bassan et recueilleur d’humains parfois. Et moi j’ai lu le début de mon carnet avec timidité. Timidité pour le style (la forme), timidité pour le sujet (le fond). Enfin, fonce Annie, comme d’hab. Comme l’autre soir au trapèze où j’ai dit oui pour être cobaye et je me suis retrouvée emberlificotée dans les cordes, assez haut, les cuisses bien pincées, rougies, et surtout à devoir me lancer en avant. Ben non, pas tout de suite, pas encore, un peu trop impressionnée.
Aujourd’hui, réveil cœur léger, nuit heureuse, soleil sur la plage devant la maison. Envie de respirer. Nous partons en groupe informel, mouvant, d’un côté chez Chris, d’un côté à la pêche, puis tous vers le phare.
Le temps passe sur l’île, rien ne se passe, en surface. Ce midi était bien digne des repas de la tribu habituelle : petits ormeaux, étrilles, beurre aux algues et bettes de mer et, le clou du repas, un vacherin au four. Le tout accompagné d’un joli blanc naturel. On était fier de notre table.
Rien ne se passe, si la sieste. Rien ne se passe, si, la visite de Didier. Rien ne se passe et pourtant des échanges, en aparté, sur Lacan, sur un voyage au Botswana, sur les pirates, sur les enfants et la marijuana.
C’est quoi un stage d’écriture sur Sein ? Vais-je arriver petit à petit, jour après jour à approcher la réponse ? Aujourd’hui, je dirai que pour moi c’est écrire un journal. Mettre enfin un mot sur mon « projet » d’écriture, ça aide. Merci pour le partage d’hier soir. Trouver ma place à table. Écrire un journal, c’est saisir la situation, l’événement que j’ai envie de raconter ou saisir un mot, un prétexte pour aller vers ce que j’ai envie d’exprimer et partager. C’est aussi donner des nouvelles. Moins que lors d’un voyage où je m’attache plus à écrire la découverte d’un nouveau lieu, d’une nouvelle façon de vivre. Carnet de Sein pourrait être un carnet de voyage mais j’ai l’impression d’avoir déjà écrit sur Sein, sa vie rythmée avec l’arrivée et le départ du bateau. En ce moment c’est vraiment le cas, le bateau partant et arrivant n’importe quand. Enfin, pas vraiment, respect aux marins. Arrivant et partant en fonction du vent et de la marée, pour accoster au quai intérieur. A la cale du Men Brial il ne tiendrait pas le ressac. Peu de gens sur l’île, les bistrots restent les lieux de rencontres. Surtout qu’il fait frais, humide et venté dehors. Deux belges sont en résidence d’artistes pour écrire un spectacle sur les gardiens de phare d’après le livre de JP Abraham, ancien gardien du phare d’Ar Men. On a parlé du livre « La Tour d’Amour » de Rachilde, récit étrange du siècle dernier où un jeune gardien de phare plein d’illusions rejoint un ancien gardien. Vie de reclus, homme bourru et si peu de communiquant, faisant l’amour aux naufragées noyées. Le jeune gardien succèdera au vieux, rien n’aura changé. Y’a des gens qui écrivent des choses bien étranges ! Tant mieux.

Sein, vendredi 9 novembre 2018

Tempête dehors. Ici, la vie commune s’organise un peu comme un ballet. Chacun se retrouve pour les repas, quoique le temps du petit déjeuner soit assez large. Le matin, il y a souvent ballade mais à l’envie de chacun. On part, on se retrouve ou pas sur l’île. Moi j’en profite pour bavarder aussi avec mes ami.es ilien.es. C’est un temps agréable que le repas du midi, le partage de la table, les menus faits avec ce que la pêche ou la cueillette ont rapporté. C’est le temps des histoires, que chacun raconte. L’après-midi, sieste, promenades et écriture, là encore chacun à son gré. Puis le soir vient à nouveau le moment des retrouvailles, d’abord le sacro-saint apéro qui peut s’éterniser, à nouveau le repas, rappelant celui du midi. Puis nous voilà tous autour de la table à partager nos écrits. Un rythme qui s’est mis en place, naturellement, légèrement. C’est formidable (comme dirait Paula).
Hier soir, Gilles a lu les dialogues entre capitaine Achab et Queequeg. Ce sont 2 filles, elles créent une histoire avec chacune leur sauvagerie, leur univers. C’est drôle, je les voyais ces filles sauvages, la capitaine Achab qui commande mais que peut-elle faire sans la harponneuse Queequeg  ? Comment c’est bon de laisser voler son imagination, moi, je me serais bien vue en Queequeg, celle qui sait où sont les îles, les baleines, celle qui s’accorde mais aussi refuse.
Ce soir, c’est le dernier soir, il me fait un peu mentir. Vincent a eu du flair et propose la lecture avant l’apéro. Car l’apéro a duré… jusqu’à 4h du matin. Et nous avons tranquillement fini à 4h, devant notre petite table a échangé sur ces 5 jours passés, 5 jours heureux, simples, de partage, stimulants aussi. La vie quoi.